dimanche 1 juin 2014

Le Prix des lycéens de Rueil (2013-2014)

Cette année c'est Clément Baillon, élève de Seconde au lycée Gustave Eiffel de Rueil-Malmaison, qui a remporté le Prix de la meilleure critique. Il nous livre cet étrange courrier classé "Confidentiel" pour nous parler de Cabaret sauvage, un recueil de nouvelles écrit par Isabelle Kauffmann (Editions Le Passage, 2013).


Un mois de juillet, un chat aux poils roux et au museau amusé s'approcha de la terrasse d'un pavillon de banlieue parisienne où sommeillait un homme. La chaleur régnait en maîtresse, suffoquant les passants aventureux, fondant le béton, le démuni comme l'armé. Le soleil, quant à lui, bagarrait les promeneurs qui n'avaient que leur sueur pour se défendre. L'homme, la cinquantaine passée, bedonnant, tentait de dormir sous un parasol, un verre à la main - de la bière sans alcool. Ses lunettes de vue pendaient à son cou ; il était très myope. Journaliste dans une revue d'investigation, il avait connu l'excitation des enquêtes, le bonheur de l'article en Une, le trac avant le procès pour diffamation, la joie après la relaxe. Il avait déjà fait perdre le poste de quelques chefs de gouvernement, de multiples ministres et d'innombrables sénateurs. Il s'était fait approcher par deux, trois formations politiques et menacer par une dizaine d'autres. Il avait connu la gloire, la jalousie des collègues, la fierté du rédacteur en chef, puis enfin, la fierté d'être rédacteur en chef. Pourtant, toute son expérience, sa vie passée à fouiller les documents et relire les interviews ne l'avaient pas empêché de manquer ce chat roux, aux yeux allumés d'un vert pâle. Des yeux ténébreux, aux reflets sombres, qui transperçaient la journée d'un rayon d'obscurité. Il ne tourna pas la tête quand le chat, pourtant sauvage et craintif, s'approcha bien plus que la normale de son visage harassé par la chaleur. S'il ne faisait pas si chaud, il aurait senti le souffle de l'animal sur sa nuque. S'il n'était pas tant accablé par ses problèmes médicaux, personnels, ou professionnels, qui le tourmentaient jusque dans sa bière sans alcool, il aurait sûrement remarqué l'étrange comportement de l'animal, ce comportement qui rendait ses pattes presque jambes, son museau presque nez ; qui teintait son visage d'une petite touche d'Homme. Il était imparfait et haïssable, ce comportement presque humain, mais il était pourtant beau. Ce ne fut que lorsque le chat commença à quitter les lieux, lorsqu'il tourna les talons, son colis déposé à côté du divan, que l'homme tourna enfin la tête et remarqua l'objet de la visite féline. Après hésitations, après recherche du donneur disparu, il finit par céder à la tentation et ouvrit l'étrange paquet couleur saumon. Pas d'introduction, pas de présentation, juste ce document...
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République française - Ministère de l'Intérieur
Direction Centrale du Renseignement Intérieur

                                                     CONFIDENTIEL-DÉFENSE

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Note confidentielle/défense à l'attention de Messieurs :
Joseph Martin, Direction de la Sûreté Littéraire (DSL)
Pierre-André Lafurge, Pôle Analyse Poésie (PAP)


Le 10 janvier 2013, la Brigade de Sûreté Littéraire a saisi en toute confidentialité l'ouvrage suivant : "Cabaret Sauvage", écrit par Madame Isabelle Kauffmann (Nationalité FRANCAISE). Madame I.K., après enquête administrative, n'est a priori ni liée au Parti communiste, ni aux attentats du 11 septembre 2001, ni au dernier disque de Céline Dion. Elle ne semble donc pas à risque. Toutefois, il a semblé utile au Lieutenant Colonel Paul DURANT, Analyste à la DSL, de se livrer à une interprétation personnelle du contenu de ce livre. Suivant la procédure Indigo, il donnera en conclusion ses suggestions d'action : empoisonnement ou injection létale ou accident de circulation de l'auteure, autodafé du livre en place publique, incendie de la maison de l'auteure ainsi que condamnation à perpétuité pour crime contre l'humanité de toute sa famille, ou recommandation de l'ouvrage aux proches du Lieutenant Colonel Paul DURANT.


"Cher moi, je t'écris pour que tu saches que je te méprise." Le livre commence fort, avec une phrase de jugement. L'Homme est comme cela, il se juge quand il se regarde dans un miroir. L'homme de la première nouvelle se trouve proprement détestable. Et se déteste - c'est un homme logique. Étranger à lui-même, il se hait tellement qu'il refuse de mourir, de peur de ne plus se faire souffrir. Cette première nouvelle pose une première question, sur le jugement de soi-même, de l'image qu'on renvoie. La solution qu'elle propose, supprimer les miroirs, n'est qu'un artifice destiné à sa chute. Cette nouvelle ne répond donc pas à la question qu'elle propose au lecteur. La vraie solution se trouve ailleurs, dans la suite de l'ouvrage.

La nouvelle suivante apporte des premiers éléments de réponse. Supprimer le mépris de soi-même, pas pour l'instant, mais on peut déjà supprimer le mépris que les autres ont de soi. Comment ? Par l'artifice. En se collant une seconde peau, une deuxième identité, qui finira par supplanter la première. Aldo, le nain, le mal-aimé, devient peu à peu l'ours, chouchouté et entouré d'affection. Sa deuxième peau qu'il ne pouvait "[retirer] sans aide" l'enveloppe peu à peu, et Aldo est "encore plus ours que jamais". Sa voisine - son rêve, son fantasme, simule un rapport sexuel avec lui et finit par avoir une sorte d'orgasme avec celui qu'elle prend finalement pour un animal : "[Il se] métamorphosa, plus que jamais, en véritable ourson."
Cette mue aurait été achevée si l'humanité d'Aldo n'avait pas, une toute dernière fois, pris le dessus : "Je ne suis pas un ours, vous le savez bien." Et son humanité provoque son rejet par l'autre.
Aldo, "mi-homme, mi-animal", tente de se convaincre de son humanité ("Il avait su reconstituer très précocement l'alphabet. Aucun animal n'aurait pu le faire !"), puis doute ("Et puis il y avait eu l'école, peu de temps, mais tout de même..."), et préfère finalement abandonner son humanité, et en même temps, abandonner sa liberté : "Sur la table, il aperçut, orné de clous dorés, et terminé par une large boucle métallique, un épais collier de cuir rouge."
La conclusion de cette histoire est claire : les Hommes sont méprisés, les animaux, au prix de leur liberté, ne le sont pas.

Le crescendo bestial s'intensifie dans la troisième nouvelle. Une danseuse, Nora, tient son formidable talent de son côté animal. L'auteure joue avec des expressions à double sens : "un appétit d'oiseau", de "subtils battements de jambe", ou encore "son rire grêle comme un roucoulement". Ici, on fait un pas de plus dans l'animalisation de l'Homme : la partie animale d'Aldo était acquise, celle de Nora est innée.

Mais l'auteure va encore plus loin dans la nouvelle du rat où une affection mutuelle naît entre un homme et un rat, devenu "doux compagnon", voire "interlocuteur rêvé". Elle finit par placer à égalité Homme et Animal, deux amis, ou deux membres d'une même famille.

Si l'égalité était assurée dans la nouvelle du rat, elle vacille dans celle du lion. La montée en puissance de l'Animal atteint ici un sommet : il devient supérieur à l'Homme. Un être humain est amoureux d'un animal, car celui-ci, d'une "noble race", "impérial", "somptueux" ; d'un "sang pur et sauvage" est supérieur à lui, et devient le "roi". Il domine l'homme. L'homme vole de la nourriture pour lui, devient peu à peu son esclave. Le lion protège son esclave, en faisant fuir des cambrioleurs par exemple. Cette supériorité cesse le temps d'aller en Afrique, où l'homme reprend la direction du couple, et où les deux comparses redeviennent à égalité : "Nous étions deux gazelles". Mais quand le lion va retrouver la liberté, le narrateur choisit de l'abattre et de le faire empailler. Il n'a pas supporté voir son amour le quitter, et préfère l'avoir mort proche de lui que vivant mais séparé. Une passion naît entre homme et animal ; et la "fatalité" peut également toucher la bête.

Le corps semble être la partie la plus animale de l'Homme. La nouvelle la plus dérangeante du recueil confirme cette affirmation. Un malade mental croit être serpent. Il sait avoir été humain, et désire n'être plus que reptile. Il est "l'âme de son corps" : le corps a créé une âme animale qui supplante l'âme humaine. Ce corps, cette peau, pourtant créés par son esprit, sont plus importants que son âme.
De fait, le fou interprète ses mutilations comme des "marques chronologiques des mutations liées à l'évolution universelle". Sa peau devient un symbole, un objet "mystique". La supériorité du serpent sur l'Homme est une évidence pour le fou, il éprouve un "mépris total" devant leur "écœurante soumission". Les femmes ne sont que des proies inférieures. Le narrateur, le fou, est pourtant capable d'expliquer dans une seconde partie que sa mutation est due à sa mère, qui ne l'a jamais aimé, qui avait "tant de venin en [elle]". L'expression symbolique est pour lui devenue réalité.
Il voit également certaines autres personnes comme des animaux. Ses frères et sœurs, mais aussi une infirmière comme un "oiseau", une proie.
S'il ne réussit finalement pas "la mue", il reste toujours maître de son esprit malade, donc maître de son monde, qui n'a plus aucun rapport avec la réalité.

Mais revenons à notre question initiale, qui porte sur le mépris des autres et de soi. L'auteure a déjà affirmé dans les premières nouvelles que les animaux ne ressentent pas de mépris pour les animaux.
Mais la nouvelle de la petite fille et des lapins va plus loin : les animaux n'ont pas de morale, ne savent pas où est le bien, où est le mal.
La petite fille est en fait un animal. Elle se place d'ailleurs à égalité avec les lapins, qui l'accueillent chez eux pour un "goûter", et qui "[l'ont] bien eue". Elle vole les comprimés de son grand-père, et tente de tuer ses amis les lapins pour les vendre. Elle fait de l'autostop, et est prête à voler les automobilistes qui la prendront. Elle ne se rend jamais compte que ce qu'elle fait est mal, car elle ne connaît pas la morale des Hommes ; elle ne connaît donc pas de morale.
Cette absence de morale chez les animaux entraîne une absence de jugement moral, d'où une absence de mépris.

Mais il faut également étudier l'œuvre sous un autre angle de vue, plus paradoxal. Reprenons la nouvelle du Goûter chez les lapins. La petite fille se place à égalité avec les animaux, mais c'est un vice humain - l'appât du gain, qui la pousse à chercher à les tuer. Dans la nouvelle de la danseuse, le journaliste Rolf connaît l'existence de la morale, et c'est en toute connaissance de cause qu'il va à l'encontre de celle-ci, en se comportant en prédateur cruel : "Rolf comprit un peu tard qu'il était allé trop loin".
Un comportement ignoble qui se retrouve dans la nouvelle du Lion, où un homme va jusqu'à tuer son ami, lui refusant sa liberté, juste pour le garder avec lui, égoïstement.
L'auteure tente de faire passer un message : les animaux ne savent pas ce qui est bien, ce qui est mal ; mais pourtant ne font pas de mal. Les Hommes, eux, connaissent la morale, et pourtant font des actions contraires à celle-ci. Contrairement aux animaux, les Hommes se jugent, connaissent leurs défauts, et c'est ce jugement qui est insupportable au personnage de la première nouvelle.
Cette réflexion fait apparaître la phrase d'introduction de l'ouvrage comme une évidence : "La bête se moque de la vérité, et pourtant elle ne ment jamais".
L'auteure continue à jouer avec la limite de plus en plus ténue homme-animal dans sa nouvelle suivante. L'auteure nous conte la passion de Rosetta pour son entraîneur.
Rosetta, jalouse de l'amante de l'entraîneur, finit par l'assassiner. On ne comprend qu'à la fin que l'héroïne est une guenon, mais est-ce réellement important ? Ici, animalité et humanité se confondent devant des sentiments plus qu'universels.

La dernière nouvelle est un reflet, un écho à la première. Elle apporte une réponse définitive à la question initalement posée. Chez les animaux, pas de notion de beauté, pas de mépris, pas de jugement. Chez l'Animal, le physique, l'artifice dans un miroir, qui n'est que frivolité éphémère, n'existe pas. Les distinctions entre les jeunes et les vieux, les beaux et les moches, sont inexistantes. L'Animal est Vérité.

Conclusion
À chaque nouvelle, le lecteur est comme happé dans le monde de l'auteure ; un monde très concret créé de toutes pièces, à la fois malsain et fascinant, duquel on peut difficilement se détacher. Ce voyage déroutant est servi par un style poétique et précis, un langage judicieusement détaché et objectif, qui arrive pourtant à exprimer l'inconcevable, à se placer dans l'esprit des fous. En définitive, ces nouvelles sont délicieusement dérangeantes. Le Lieutenant Colonel Paul DURANT estime donc qu'il est impossible de savoir si l'auteure est une extrémiste écologique tentant d'inférioriser l'Homme devant l'animal, et lui laisse le bénéfice du doute. Il suggère donc respectueusement à ses supérieurs de lire ces nouvelles, et d'être dérangés, sans pour autant aller jusqu'à faire passer l'auteure aux électrochocs. Il rappelle également que ces nouvelles ne sont que des inventions de l'esprit - bien heureusement.

Fait, à Paris, le 28 février 2014, par le Lieutenant Colonel Paul DURANT.
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Les lunettes de l'Homme retombèrent sur son museau. Il sourit, puis, tout bas : "Les imbéciles, ils n'ont rien compris". Une petite mouche dorée se promenait sur son torse velu. D'un mouvement lent, il l'attrapa et l'écrasa entre ses dents. "Certains disent que les journalistes, les infiltrés, les espions, ne sont même pas des Hommes... On les appelle... des taupes."
Salut l'animal !






Réponse d'Isabelle Kauffmann à Clément Baillon :
"Drôle d’effet: raconter des histoires de miroirs, et recevoir la critique d’un jeune garçon nommé Clément Baillon.  Les écrivains le savent, une fois lâchés, les mots serpentent, s’envolent ou rugissent différemment. Il existe autant de reflets que de lectures. Clément nous offre une réflexion brillante. L’air d’en rire, débutant par une réjouissante mise en abyme, il analyse chaque facette du livre, pour le saisir dans son ensemble. De ces confrontations humaines et animales, aucune ne lui échappe, il les décline à son tour  avec la plus grande habileté. Impressionnée par son discernement, son originalité, sa dynamique, j’ai découvert ce texte avec émotion, le savourant jusqu’au dernier éclat (de rire)… la chute, une vraie, une bonne, percutante, comme je les aime. 
Clément, tout juste seize ans, confirme les travaux des naturalistes éclairés. Il suffit parfois d’une seule plume pour s’envoler très haut."

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